“C’est une vraie amitié, au-delà de la maladie”
— Anne, proche d'une personne vivant avec le VIH

« J’ai rencontré Patrice en 2000. Il avait alors 32 ans. Je le côtoyais dans le travail. J’étais à la tête d’une agence de comm’, il travaillait en freelance. On est devenus copains. Un jour, alors que nous discutions dans un bistrot, il a répondu à son téléphone. En raccrochant il a lancé « Oh merde ! » Je lui ai alors demandé ce qu’il se passait. Sa réponse : « Je n’ai pas de bons résultats » Puis il a poursuivi : « Je suis séropositif. » J’ai été très touchée qu’il me le dise. Surtout qu’à l’époque, être séropositif c’était sacrément lourd à annoncer. On pensait tous tout de suite à la mort quand on parlait du sida. D’ailleurs on avait tous connu à cette époque des gens qui en étaient morts.

On a réussi à en parler très librement. S’il m’en a parlé, c’est parce qu’il ne voulait pas avoir une relation tronquée, en jouant un jeu avec un masque. Il avait besoin de libérer sa parole. L’hôpital, ses médicaments, ses problèmes intestinaux liés au traitement, ses doutes, ses moments de grosse fatigue… il m’a raconté tout ça très simplement avec beaucoup de courage, de pudeur et de dignité. J’ai été depuis ce jour-là une sorte de confidente. Je pense que ça l’a aidé dans son combat contre la maladie.

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J’ai vu l’évolution des traitements à travers ses médicaments. Il est passé d’une vingtaine de comprimés à un seul par jour. Ça lui a changé son quotidien tout comme ses visites à l’hôpital où il se rend tous les six mois. Il a repris du poids. Aujourd’hui, il va très bien, il a un virus indétectable depuis peu. Il vit avec beaucoup moins d’angoisse que lorsque je l’ai connu.

Sur le plan sentimental il a souffert du regard porté sur les personnes séropositives. Sur le plan moral c’était très dur pour lui. Une période très sombre. Je crois que ma présence à ses côtés l’a aidé à se sentir moins seul.

Il considérait que sa vie était en stand-by, avec une épée de Damoclès au-dessus de la tête. Pendant très longtemps il disait : « Je ne fais pas de projet, on verra bien.» Maintenant il tient un autre discours, il dit « depuis de 10 ans je peux me projeter ». Malgré ses difficultés, il avait choisi d’être enthousiaste plutôt que de se laisser abattre.

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Après plusieurs collaborations, je décidé de l’embaucher. Non pas parce qu’il était malade, mais parce qu’il avait sa place parmi nous. Je pense que le travail l’a beaucoup aidé. C’était un point d’ancrage. Un travail, c’est toujours une sécurité et donc de la sérénité. C’est ce qui lui a permis d’avancer sur son chemin. Ça lui a permis de se réaliser. Mis à part des problèmes intestinaux qui pouvaient le faire souffrir, sa maladie n’a jamais été un problème. Parfois il avait des coups de fatigue, mais il ne le montrait pas trop. On travaillait très bien ensemble, il avait toujours le sourire.

Je pense que le travail lui a donné la force d’avancer et lui changer les idées. Pour lui c’était une manière d’être dans la vie et justement de ne pas se sentir en marge de la société. Ne pas travailler est quelque chose de difficile à vivre socialement. Pour une personne séropositive, psychologiquement c’est peut être encore plus dur. Il faut de l’aide du soutien, de l’écoute pour redonner confiance. Il ne faut pas hésiter non plus à demander de l’aide.

De mon côté, je suis issue d’une famille où on a toujours été très ouvert d’esprit. Il a trouvé chez nous une écoute, des gens comme ma mère qui lui ont dit d’abord : « L’essentiel c’est que tu te soignes bien ». Tout le monde de mon côté l’a accepté comme il était sans le juger. Aujourd’hui nous sommes encore très proches. Nous sommes de vrais amis, on se voit deux fois par semaine, on part en vacances ensemble, à Noël il vient dans ma famille… D’ailleurs on le considère comme un membre de la famille. Il m’a déjà dit que je faisais partie des gens qui l’avaient aidé. Je ne sais pas trop comment j’ai pu l’aider, mais je crois qu’être présent aux côtés d’un malade, être à son écoute, juste avec bienveillance, sans jugement moral, c’est quelque chose qui peut faire du bien à quelqu’un.

Je l’aime sans concession. Il y a une spontanéité sentimentale entre nous qui doit certainement lui faire du bien. S’il a un problème il sait que je suis là. On tient l’un à l’autre, il sait que mon soutien est inconditionnel.
C’est une vraie amitié au-delà de la maladie. D’ailleurs avec le temps et l’évolution de son état, la maladie est passée au second plan. On en parle encore de temps en temps de manière anecdotique. »

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